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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 22:48

 

Maurice AllaisLe 9.10.10, s'éteignait à l'âge de 99 ans, Maurice Allais, prix Nobel d'économie de 1988.

 

Le surlendemain, le comité suédois attribuait ce même prix Nobel à trois chercheurs, deux américains – dont l'un a été le professeur au MIT de Ben Bernanke, actuel président de la Fed - et un britannique, pour leurs travaux sur l'influence de l'ajustement entre offre et demande sur certains marchés, en particulier le marché du travail. Selon eux, il existe des frictions entre les acheteurs potentiels d'un bien et les vendeurs de ce même bien, freinant la réalisation de leur volonté, pourtant commune, que l'échange ait lieu. Cette friction se retrouve dans l'ensemble des marchés existants, y compris dans le marché du travail, et prend en particulier la forme de la protection sociale du chômeur. C'est ainsi qu'on nous explique que "plus les allocations chômage sont importantes, plus le taux de chômage est élevé et la durée de recherche est longue".  On sait que le système économique a besoin d'un certain taux de chômage, appelé taux de chômage optimal, pour permettre à la machine de tourner sans heurts. Cette masse de travailleurs sans emploi est un vivier dans lequel peut puiser les entreprises, mais aussi la condition nécessaire à la souplesse d'un marché du travail que l'on veut dynamique, pour autant que cette masse – parce qu'on lui donne les moyens de continuer à vivre à peu près décemment - reste apte au travail, physiquement et mentalement. Elle est donc un rouage essentiel à la machine économique, et l'indemnisation des chômeurs est alors comparable à l'huile que l'on met dans les moteurs pour éviter qu'ils se grippent. Lafriction,telle qu'elle est vue par notre trio gagnant, serait donc un trop-plein de cette graisse mise dans le système pour permettre aux travailleurs sans emploi de maintenir leurs forces productives en attendant d'en retrouver un à la hauteur de leurs compétences et de leurs désirs. Mais c'est là que le bât blesse : pour faire coïncider les offres d'emplois aux demandes, puisqu'on ne peut modifier les postes qui doivent être pourvus, il faut modifier les critères du travailleur sans emploi. Et l'une des façons de le forcer à modifier ses critères rapidement est de le prendre à la gorge, de rapprocher le mur qui le fera tomber hors de l'assurance-chômage, ou que ses indemnités soient si faibles qu'il ne puisse faire face à ses obligations, bref, qu'il devienne plus flexible encore et se loge dans le trou qu'on lui demande d'occuper et non dans celui qui serait à sa juste mesure. Et s'il refuse encore, tant pis ou tant mieux, puisqu'il sortira des statistiques, réduisant le taux de chômage visible. "De la graisse, oui, mais pas trop"semblent dire nos économistes. Et c'est ainsi parce que l'huile est trop grasse que le travailleur ne renonce pas assez vite à ses 'prétentions', qu'il ne veut pas rentrer dans le trou, et qu'elle devient cause de cesfrictionsdénoncées par nos Nobel 2010.  

 

C'est donc le système social qui serait la cause d'un trop fort chômage au regard du ratio offres d'emploi/travailleurs sans emploi. Depuis l'angle de vue libéral choisi par nos chercheurs, c'est vrai. Mathématiquement il n'y a rien à dire. Il n'y qu'à pousser les billes dans les trous. Avec le moins de frictions possibles...

 

À la veille de leur couronnement mourait donc Marcel Allais. Polytechnicien, il passa de la physique – il observa des déviations du plan d'oscillation d'un pendule, anomalie qui porte son nom, l'effet Allais, et suggéra que son origine était due à une anisotropie de l'espace - à l'économie, poussé par les questions posées par la Grande dépression qui suivi le krach de 29 et par les troubles sociaux de 1936 en France. Le début de sa carrière le voit aux côtés des chantres du libéralisme, en particulier lors de sa participation en 1947, avec Friedrich Hayek, Ludwig von Mises et Milton Friedman, à la création de la Société du Mont Pèlerin - en partie financée par le haut-patronat suisse - qui face au keynesianisme (État-providence) de l'après-guerre, veut promouvoir un État non interventionniste en matière économique. En 1988, il reçoit le prix Nobel pour sa théorie des marchés et l'utilisation efficace des ressources. Mais à partir de 1994, il abandonne les théories reaganiennes, dénonce les politiques libre-échangistes et montre qu'il y a à partir de 1974 une nette cassure sur les courbes du chômage, du taux de croissance et du PIB par habitant (diminution de 30 à 50% selon les pays), cassure qu'il attribue à l'abandon de la préférence communautaire décidée par Bruxelles à cette date-là. En 2009 il dénonce ce qu'il appelle « l'aveuglement de la logique néolibérale et de la libéralisation totale du commerce international » et plaide pour un « protectionnisme éclairé ». Il alerte sur la destruction de l’agriculture et de l’industrie, sources profondes du chômage français, et en appelle à des solidarités régionales. "Ce danger est réel et j’emploie le mot destruction car il est représentatif de la réalité. Un tel risque provient du mouvement incessant des délocalisations, elles-même dues aux différences de salaires entre, d’une part, des pays développés tels que ceux de l’Amérique du Nord ou d’Europe de l’Ouest, et, d’autre part, ceux d’Asie ou d’Europe orientale, par exemple la Roumanie ou la Pologne", accuse t-il. "Un écart de salaire élevé, aussi extrême qu’un rapport de un à six par exemple, n’est pas supportable sur le long terme par les entreprises des pays où le revenu est plus élevé."

 

Il se voulait à la fois libéral et socialiste, libéral pour optimiser la production de la richesse, socialiste pour l'équité de la redistribution de cette même richesse : "le libéralisme ne saurait être un laisse-faire" disait-il tout récemment. Après le récent G20 réuni pour trouver une « solution » à la crise, qui met en garde contre une « montée du protectionnisme », il réagit dans un article paru dans Marianne en décembre 20091 en établissant une différence entre deux sortes de protectionnismes : "dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n’est pas souhaitable en général. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C’est en particulier le cas à propos de la Chine, avec laquelle il est fou d’avoir supprimé les protections douanières aux frontières. Mais c’est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l’Europe. Il suffit au lecteur de s’interroger sur la manière éventuelle de lutter contre des coûts de fabrication cinq ou dix fois moindres – si ce n’est des écarts plus importants encore – pour constater que la concurrence n’est pas viable dans la grande majorité des cas.".Il poursuit en proposant sous forme de boutade de délocaliser Pascal Lamy, le maître de l'OMC !

Plus sérieusement, il avertit que si aucune limite n'est posée on verra une augmentation de la destruction d'emploi et une croissance dramatique du chômage et informe le lecteur que s'il voulait bien "reprendre mes analyses du chômage, telles que je les ai publiées dans les deux dernières décennies, il constaterait que les événements que nous vivons y ont été non seulement annoncés mais décrits en détail. Pourtant, ils n’ont bénéficié que d’un écho de plus en plus limité dans la grande presse. Ce silence conduit à s’interroger."

 

Effectivement, alors que Maurice Allais avertissait depuis dix ans qu'une crise sérieuse se profilait à l'horizon, il n'était invité sur aucun plateau de télévision, malgré ses efforts pour se faire entendre. Aujourd'hui que la crise est là, ce sont toujours les mêmes experts qui sont invités, nous dit-il : ceux qui se trompent ou trompent leurs auditeurs. Il met cette volonté de laisser les Français dans l'ignorance des causes réelles de la crise économique sur le compte des intérêts particuliers des multinationales qui sont "les principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d’un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu’il appauvrit la majorité de la population française mais aussi mondiale".

 

En mai dernier, à l'âge de 99 ans, il écrivait encore un article, dans Réalités Industrielles, sur « Les causes véritables du chômage » dans lequel il pointait du doigt les responsabilités d’un système global, celui né de "la conséquence de la libéralisation inconsidérée du commerce international."

 

Apparemment il n'avait pas lu les travaux de nos trois primés sur les frictions du marché de l'emploi...

 

S'il était là aujourd'hui, peut-être ne parlerait-il pas du silence qui entoure sa parole, mais bien du bruit intempestif que vient d'émettre un comité de moins en moins indépendant, qui sur fond de crise et de désarroi, couronne trois compères  montrant du doigt le pauvre pécule de survie du chômeur, étouffant plus encore la vision humaniste d'un homme qui venait de rendre son dernier soupir.

 

 

1. http://osonsallais.wordpress.com/2009/12/16/contre-les-tabous-indiscutes-marianne-051209/

 

 

confitures.jpegEt parce qu'il plaçait l'homme avant les chiffres, je dépose ici à sa mémoire ce petit texte que j'affectionne particulièrement, et qui fut composé en cette année 1936 dont les révoltes populaires motivèrent l'inflexion de sa carrière :

 

 

 

Les Confitures

 

Le jour que nous reçûmes la visite de l'économiste, nous faisions justement nos confitures de cassis, de groseille et de framboise.

L'économiste, aussitôt, commença de m'expliquer avec toutes sortes de mots, de chiffres et de formules, que nous avions le plus grand tort de faire nos confitures nous-mêmes, que c'était une coutume du moyen-âge, que, vu le prix du sucre, du feu, des pots et surtout de notre temps, nous avions tout avantage à manger les bonnes conserves qui nous viennent des usines, que la question semblait tranchée, que, bientôt, personne au monde ne commettrait plus
jamais pareille faute économique.

- Attendez, monsieur! m'écriai-je. Le marchand me vendra-t-il ce que je tiens pour le meilleur et le principal ?

- Quoi donc? Fit l'économiste.

- Mais l'odeur, monsieur, l'odeur! Respirez : la maison toute entière est embaumée. Comme le monde serait triste sans l'odeur des confitures!

L'économiste, à ces mots, ouvrit des yeux d'herbivore. Je commençais de m'enflammer.

- Ici, monsieur, lui dis-je, nous faisons nos confitures uniquement pour le parfum. Le reste n'a pas d'importance. Quand les confitures sont faites, eh bien! Monsieur, nous les jetons.

J'ai dit cela dans un grand mouvement lyrique et pour éblouir le savant. Ce n'est pas tout à fait vrai. Nous mangeons nos confitures, en souvenir de leur parfum.

 

GEORGES DUHAMEL,
(Fables de mon Jardin
Mercure de France, Paris, 1936)

 

 

 

 

 

 





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Published by nouvelle_lune - dans Économie
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